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{{Et vous qu'auriez-vous fait à leur place ?}}
La responsabilité est au coeur de l'éthique contemporaine. C'est ce qui a été reconnu à la fin des années 90 par le réseau international de l'Alliance pour un monde responsable, pluriel et solidaire (www.alliance21.org) et a été concrétisé dans la Charte des responsabilités humaines (www.charter-human-responsibilities.net). Pourquoi est-ce au coeur de l'éthique contemporaine ? Pour trois raisons : c'est la contrepartie de l'interdépendance ; c'est la contrepartie des droits ; c'est le fondement de la citoyenneté.
Il y a responsabilité parce que mes actes ont un impact sur les autres. Quand les interdépendances sont mondiales, la responsabilité s'étend donc à l'échelle mondiale. Le changement climatique, qui affecte tous, est le résultat de milliards et de milliards d'actes dont chacun engage notre responsabilité. Parce que l'interdépendance se décline à différents niveaux, de mon collège de travail à l'extrémité de la planète, ma responsabilité de cadre s'étend à ces différents niveaux.
La responsabilité est ensuite la contrepartie des droits, notamment économiques et sociaux : il n'y a de droits que dans la mesure où quelqu'un est en responsabilité de ne les assurer.
Enfin, la citoyenneté en démocratie repose sur l'équilibre des droits et responsabilités. Il n'y a pas d'entreprise citoyenne sans comportement citoyen de ses salariés, en particulier de ses cadres.
L'éthique traite de dilemmes. Sinon ce serait seulement de la morale, une série de prescriptions. Les cadres le savent car ces dilemmes sont leur quotidien. Chaque profession a ses dilemmes classiques. Il faudra que nous en dressions le tableau. Mais intéressons nous simplement à quelques cas récents. Qu'aurions nous fait, qu'auriez-vous fait à leur place ?
Tout d'abord la Société Générale. Elle perd allègrement 5 milliards à la suite des comportements du jeune Jérôme Kerviel. 5 milliards ça fait combien de SMIC au juste ? Il a déclaré à son interrogatoire : « mes collègues, de même que ma hiérarchie connaissaient mes méthodes et tant que je gagnais de l'argent personne n'avait rien trouver à redire » (Le Monde - 29 janvier 2008). Voilà un gamin lâché tout seul devant son ordinateur, dans un jeu aussi abstrait qu'un jeu vidéo, shooté à l'adrénaline, soucieux semble-t-il de se prouver à lui-même et aux autres qu'il les valait bien. 50 milliards d'engagements. 5 milliards de pertes. On coupe quelques têtes au milieu de la hiérarchie. Le PDG reste en place. On change de sujet. Qu'auriez-vous fait, à la place de Jérôme Kerviel ? Qu'auriez-vous fait à la place de Daniel Bouton ? Quelles réflexions collectives voudriez-vous susciter auprès de tous mes collègues si vous étiez cadres d'une banque ?
Deuxième exemple, Kokopelli. Kokopelli est une association qui vendait des semences de variétés végétales non conformes, c'est-à-dire non inscrites au catalogue. Kokopelli a été condamnée non pas à la suite d'une plainte d'un jardinier ou d'un agriculteur qui estimerait avoir été floué mais sur plainte du groupement national interprofessionnel des semences et plantes. Voyez le débat contradictoire sur www.semencespaysannes.org. Nous sommes nombreux à penser, avec le réseau européen des semences paysannes, que les règles dites de protection des consommateurs sont dans les faits détournées de leur objet et que la question du droit des paysans à entretenir la biodiversité en échangeant librement leurs semences est plus vitale aujourd'hui que le respect de la loi. Il est d'ailleurs significatif que la justice ait condamné Kokopelli mais que le Ministère Public a renoncé à réclamer le paiement de l'amende. Il sait trop bien de quel côté, en réalité, pense l'opinion publique. Et vous, qu'auriez-vous fait à la place de Kokopelli, entre les deux loyautés à la loi et à la préservation de la biodiversité ? Qu'auriez-vous fait à la place du groupement interprofessionnel, à la place du juge, à la place du ministère public ?
Troisième exemple, Monsanto. Vous avez peut être été nombreux à suivre le documentaire passé sur ARTE le 11 mars dernier ou à vous plonger dans le livre de Marie-Monique Robin. Sinon, allez sur le site www.combat-monsanto.org. Qu'auriez-vous fait si vous aviez été cadre de Monsanto ? Accepteriez-vous de travailler, parce qu'il faut bien travailler, dans une entreprise qui a menti sur les PCB, sur l'hormone laitière, sur la dioxine, sur le caractère biodégradable de l'herbicide Roundup ? Que diriez-vous à votre enfant qui vous interrogerait à ce sujet ? Trouvez-vous normal qu'une entreprise chimique qui a ainsi menti pendant des années sur la dangerosité de ses produits puisse le lendemain adopter comme slogan « la nourriture, la santé et l'espoir » (Food, Health and Hope) ? Pensez-vous normal qu'une entreprise ait encore le droit d'exercer quand elle s'est livrée à des activités criminelles ? N'est-il pas étonnant que seul quelques lanceurs d'alertes isolés, souvent lâchés par leurs collègues, aient réagi face à des questions aussi graves ? Comment passe-t-on insensiblement d'une simple petite lâcheté quotidienne et occasionnelle à ce que la philosophe Anna Harendt appelait la banalité du mal ?
Dernier exemple, les subprimes. Combien d'honnêtes pères et mères de famille, payés à la commission, ont-il placé ainsi des prêts immobiliers à des gens notoirement insolvables ? Sans doute de surcroît en pensant faire oeuvre sociale, se voyant comme des Mohamed Yunus au petit pied montrant que les banques, contrairement à l'adage qui veut qu'on ne prête qu'aux riches, étaient prêtes à prêter aux pauvres. Et combien d'honnêtes professionnels ont, au nom de l'innovation financière, dissout le risque des subprimes dans des produits financiers opaques que les différents acteurs financiers se sont refilés les uns aux autres sur le modèle d'une épidémie. Qui est infecté ? Qui va succomber ? Et tous les médecins des Banques centrales et des Etats accourent au chevet de ce secteur malade. J'ai bien connu cette irresponsabilité que l'on retrouve à chaque grande crise : « les autres le faisaient, pourquoi aurais-je dû me méfier ? » Ou encore, « de toutes façons, si je ne l'avais pas fait un autre l'aurait fait ». Les contribuables vont renflouer les banques. Et les banques, le lendemain, vont reprendre leurs beaux discours sur l'efficience des marchés. Qu'auriez-vous fait si l'on vous avait demandé de placer de tels prêts à risque ? Qu'avez-vous, peut-être fait, face à la dilution du risque en une irresponsabilité généralisée ? Que faites-vous en tant que professionnel de la banque pour poser le problème ensemble, dire ça suffit, au risque de voir votre carrière compromise ou vos collègues ne plus vous serrer la main ?
Pierre Calame
Editos archivés :
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